Tout à l'heure, je n'avais qu'une envie, écrire que l'espoir était la consomption de la vie, son arrêt de mort, le début de son déclin. C'était avant de me rendre compte qu'on ne se refait décidemment pas, lorsque les choses qui nous habitent font ce que nous sommes. Mes illusions de l'homme qui m'aime malgré la vie, et surtout malgré moi-même, se sont effondrées le jour où j'ai réalisé que l'homme que j'aimais et à qui j'accordais ce costume m'avait menti. A quoi bon alors les bons souvenirs ? A quoi bon les sacrifices et les sentiments ? Je voulais croire que j'étais dégoûtée pour un long moment.
Mais comme je l'ai dit, on ne se refait pas. Je vis pour aimer. Parfois je l'accepte, parfois je le nie. Je ne vis non pas pour dépendre d'un homme, pour exister dans son ombre et son souffle, et puis n'être plus rien qu'une enveloppe nauséabonde lorsqu'il s'en va, mais je vis pour sublimer mon existence en cajôlant celle d'un autre être humain. Nous sommes condamnés à vivre éternellement seuls dans nos têtes, dans nos esprits, dans nos réflexions, dans nos souffrances, et mêmes dans nos plus intenses bonheurs. Et puis nous mourrons aussi seuls que nous sommes nés, et aussi seuls que nous avons vécu. Et j'ai envie de me dire que cette solitude n'est pas vaine. Je veux me dire qu'on peut combattre ses inconvénients en jouissant de ses avantages.
Je veux me dire que les souffrances que je ressens, me permettent d'être plus forte chaque jour auquel je survis. Je veux croire que mes plus intimes pensées, mes plus intimes convictions, nées de mon esprit irrémédiablement solitaire, par la force des choses, me permettent d'être unique. Je veux penser que ma solitude, quelque part, me permet d'exister. Qu'elle se nourrit d'elle-même, qu'elle me permet de me protéger, de me cacher, qu'elle me permet de supporter l'absence des autres, puisque de toute façon, aussi proche physiquement et moralement qu'on puisse être de quelqu'un, dans notre corps et notre tête, on est toujours seul occupant.
Mais je veux aussi me dire qu'il est possible de partager quelque chose avec les autres puisqu'on vit toujours à côté d'eux. Les souffrances et les haines, lorsque ce sont les autres qui les engendrent, puisqu'il faut bien qu'ils soient au courant de leurs exploits. Le bonheur, puisqu'on aime et qu'on chérit. Oui, je veux croire qu'on peut combattre les inconvénients de la solitude et quelque part, trouver un subterfuge pour être parfois moins seul, accoupler notre esprit à celui de quelqu'un d'autre, habiter un même corps. Certains, comme moi, utilisent l'amour physique pour tout lier, même si c'est fugace comme l'essence. D'autres font des enfants, pour qu'une part d'eux-même soit irrémédiablement soudée à la part de l'autre. Quelques-uns renoncent à eux-mêmes, se jettent à corps perdu dans ce qu'ils ressentent quitte à se damner, puisque choisir de combattre les inconvénients de notre nature humaine solitaire sans en accepter les quelques avantages, c'est perdre une partie de soi-même, de son âme, de son humanité.
Tout part de là. L'origine même est une déchirure. Rester éternellement seul ? On finit ou on commence fou, muet, et incompris. Ecarté. Incapable de vivre puisque toujours une partie de soi n'est pas accomplie. A moitié mort. Chercher à n'être jamais seul ? On finit ou on commence par se nier, ni soi-même ni l'autre. Ecarté, non seulement par soi-même, mais parfois aussi par l'autre pour lequel on s'est démembré. A moitié vivant. Oui, l'origine est déjà une déchirure. La plupart d'entre nous refuse d'être entièrement seul, et refuse d'essayer d'être entièrement l'autre. On cherche le juste milieu (existe-t-il ?) entre accepter son immuable solitude personnelle, et chercher à la rompre parce qu'on vit avec d'autres êtres humains qui nous attirent, nous ressemblent, nous inquiètent et nous intriguent. Parfois, on doit choisir d'être tout seul ou de s'approcher dangereusement de l'autre. C'est comme ça, on ne peut pas toujours être sur le fil du rasoir. On doit choisir. Et parfois, c'est le mauvais choix.
Moi ? Je crois que je ne peux pas choisir. Il est dans ma nature d'être extrémiste. Je veux être absolument seule, complètement obnubilée que je suis par l'angoisse de n'être qu'une pâle copie conforme des autres, farouchement décidée que je suis à être moi. Alors je revendique ma solitude et l'imagination parfois débordante qui ressort de cette substance personnelle que je ne partage avec personne. C'est à moi et ça le restera.
Mais en même temps, il est tellement tentant de mêler son humanité à celle de quelqu'un d'autre. Mère, père, frère, soeur, ami(e), homme, femme. Sentir que quelqu'un, quelque part, dans tout ce méli-mélo d'âmes et de solitudes, nous ressemble. Pense comme nous, ressent comme nous. Nous correspondrait. Alors on aime, on pardonne, on offre, on reçoit. On ouvre son coeur, sa tête et on donne ses faiblesses en pâture. Parfois solitude protège, parfois solitude blesse.
Et ces gens pour qui on aurait tout donner ou presque, pour qui on a tant fait, nous tournent le dos un jour. On se retrouve retranché dans notre solitude et on n'en veut plus. On souffre. Il faisait si chaud contre cette autre âme. Maintenant, ne fait-il pas froid ? Bien sûr que si...
Voilà pourquoi j'oscille tellement entre les deux. Je ne veux pas m'étouffer moi-même, en restant toujours seule. Je suis trop curieuse pour rester longtemps lovée contre rien, remuant mes pensées, mes sentiments, mes convictions. Alors je m'approche d'un congénère qui m'a semblé intéressant. Je visite les pensées, les sentiments, les convictions qu'il me laisse approcher, toucher. Je lui montre les miens. C'est toujours un risque mais c'est bon.
Et quand la réciprocité permet plus, quelque chose apparaît. Tendresse, parfois amour (amour propre, ou amitié), estime. Ca inclut que la solitude personnelle qu'on garde toujours pour nous est influencée par cette personne. On ne la lui donne pas, mais elle n'est pas étanche. Voilà pourquoi la trahison et l'abandon font si mal...
Alors oui, je vis pour aimer. Je veux mêler mon âme à celle de quelqu'un, que ce soit un ami, ou un amoureux. Et je suis entière. Je donne tout ce qu'il m'est possible de donner, pour peu qu'on me laisse le faire. Mais je refuse de dépendre de cette personne au point de mettre ma vie en danger, de détruire cette solitude personnelle qui m'est si chère. J'ai failli le faire une fois et je suis passée trop près de la mort, spirituelle comme physique. Plus jamais.
Je croyais que l'espoir était la consomption de la vie. Vivre seule avec moi-même n'est pas dur. Je me connais, je me trouve intérieurement suffisamment riche pour m'intéresser moi-même. Mais quelque part, on finit toujours par se lasser de ce qu'on a et par vouloir plus, ou tout du moins, autre chose. Du changement. Et je croyais que malgré les déceptions et les souffrances chaque fois que j'ai voulu et essayé de me rapprocher d'une autre humanité, ressentir l'espoir était une sorte de défaite. Je ne retenais pas la leçon. Il fallait encore que je souffre. Et je n'y allais pas l'esprit fataliste, mais le coeur enthousiaste puisqu'il y avait de l'espoir ! En gros, j'allais au-devant de ma propre fin le sourire aux lèvres.
Mais je me trompais. L'espoir porte bien son nom et son message. Je voulais encore nier ce que j'étais. Mais je suis faite pour aimer. Passionnément, entièrement, fougueusement. C'est pour ça que l'espoir revient toujours, comme un bourgeon qui repousse toujours après l'hiver, aussi froid, long et dur qu'il ait pu être. Je ne peux pas m'empêcher de croire que ça vaut la peine. Que les souffrances sont un prix assez bas à payer pour essayer encore de m'approcher d'une humanité. De faire l'amour en poussant mon âme et mon coeur dans les mains de quelqu'un d'autre, au risque de les voir abîmés sans vergogne. Un jour, ça portera ses fruits. Cette conviction, née de ma solitude personnelle, est même plus qu'une conviction, c'est une illusion. Un espoir. Et j'y crois, souvent malgré moi. Mais l'évidence est là. Ma solitude personnelle produit des éléments qui permettent à l'autre partie de moi de se concrétiser, parce que j'ai besoin des deux pour être moi pleinement. J'ai besoin de moi-même, et j'ai besoin des autres.
Alors oui, il m'a menti. Il m'a fait croire qu'il aurait pu être cette humanité qu'il me fallait pour m'accomplir entièrement. Puis il s'est décliné, sur la pointe des pieds. Tant pis. La chute a été dure et continue, quelque part, de l'être. Mais je sais que ça ne durera pas éternellement. L'idéal n'était pas le bon, c'est tout. Il semblait en tous points correspondre à ce que je recherchais sans le chercher. Comme un don du ciel tombé tout exprès pour moi. Mais le cadeau s'est refusé, au final. D'accord. Encore une fois, tant pis ! Parmi les milliards d'êtres humains qui m'entourent sans me toucher, sans me voir, sans me sentir, il y a quelqu'un qui acceptera, qui correspondra aussi, qui m'aimera et soudera son humanité à la mienne, sans s'en départir. Un jour, je ne sais pas quand. Ca arrivera, c'est tout. Je ne parle pas d'âme jumelle, d'âme soeur. Cette idée, en tout cas, de fraternité dans l'amour (que je conçois aussi forcément physique) ne me plait pas du tout ce soir. Même si c'est un joli terme commun et banal pour exprimer ce que j'explique.
Ses mots, ses simples mots, m'ont fait écrire tout ça. Et je suis sûre que s'il les lisait, il serait d'accord. Il comprendrait. Il saurait de quoi je veux parler. Il saurait concrétiser toutes les idées que je viens d'exprimer. Il m'a fait ressentir l'espoir de nouveau, me l'a fait craindre de longues minutes, avant que je comprenne que l'espoir est toujours positif, dans un sens (parfois tordu c'est vrai, mais bon tout n'est pas toujours limpide !). Il m'a menti, m'a trahie et blessée, et malgré tout, je l'espère encore. Lui.
Je suis désolée pour ce roman, mais ça fait un bien fou de mettre des mots et de suivre un cheminement de pensée. Ca éclaircit beaucoup de choses. Du moins pour moi ! ^^